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lundi, 15 octobre 2018

L'AVERTISSEUR (Les Fleurs du Mal - Charles BAUDELAIRE)

Tout homme digne de ce nom

A dans le coeur un Serpent jaune,

Installé comme sur un trône,

Qui, s'il dit : "Je veux !" répond : "Non !"

Plonge tes yeux dans les yeux fixes

Des Satyresses ou des Nixes,

La Dent dit : "Pense à ton devoir !"

Fais des enfants, plante des arbres,

Polis des vers, sculpte des marbres,

La Dent dit : "Vivras-tu ce soir ?"

Quoi qu'il ébauche ou qu'il espère

L'homme ne vit pas un moment

Sans subir l'avertissement

De l'insupportable Vipère.

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mercredi, 26 septembre 2018

LES CONTES DU CHAT PERCHE, MARCEL AYME, Contes pour les enfants de quatre à soixante quinze ans

Je relis Les contes du chat perché de Marcel Aymé, ce sont des contes, comme le dit l'auteur, pour les enfants de 4 à 75 ans...

Voici un extrait du chapitre Les Boeufs.

"Delphine soupirait : 

- Dire que nous avons deux mois de vacances, deux mois qui pourraient être si utilement employés. Mais quoi ? Il n'y a personne.

Dans l'étable de leurs parents, il y avait deux boeufs de la même taille et du même âge, l'un tacheté de roux, l'autre blanc et sans tache. Les boeufs sont comme les souliers, ils vont presque toujours par deux. C'est pourquoi l'on dit "une paire de boeufs". Marinette alla d'abord au boeuf roux et lui dit en lui caressant le front : 

- Boeuf, est-ce que tu ne veux pas apprendre à lire ?

D'abord, le grand boeuf roux ne répondit pas. Il croyait que c'était pour rire.

- L'instruction est une belle chose ! appuya Delphine. Il n'y a rien de plus agréable, tu verras, quand tu sauras lire.

Le grand roux rumina encore un moment avant de répondre, mais au fond, il avait déjà son opinion.

- Apprendre à lire, pour quoi faire ? Est-ce que la charrue en sera moins lourde à tirer ? Est-ce que j'aurai davantage à manger ? Certainement non. Je me fatiguerais donc sans résultat ? Merci bien, je ne suis pas si bête que vous croyez, petites. Non, je n'apprendrai pas à lire, ma foi non.

- Voyons, boeuf, protesta Delphine, tu ne parles pas raisonnablement, et tu ne penses pas à ce que tu perds? Réfléchis un peu.

- C'est tout réfléchi, mes belles, je refuse. Ah ! si encore il s'agissait d'apprendre à jouer, je ne dis pas.

Marinette, qui était un peu plus blonde que sa soeur, mais plus vive aussi, déclara que c'était tant pis pour lui, qu'on allait le laisser à son ignorance et qu'il resterait toute sa vie un mauvais boeuf".

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lundi, 27 août 2018

VINGT-QUATRE HEURES DE LA VIE D'UNE FEMME de Stefan Zweig (extrait)

"... ce soir là, étant entrée au Casino, après être passée devant deux tables plus qu'encombrées et m'être approchée d'une troisième, au moment où je préparais déjà quelques pièces d'or, j'entendis avec surprise, à cet instant de pause entièrement muette, pleine de tension et dans laquelle le silence semble vibrer, qui se produit toujours lorsque la boule déjà prête à s'immobiliser n'oscille plus qu'entre deux numéros - j'entendis, dis-je, tout en face de moi un bruit singulier, un craquement et un claquement comme provenant d'articulations qui se brisent. Malgré moi, je regardais étonnée de l'autre côté du tapis"...

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RESUME : 

Au début du siècle, une petite pension sur la Côte d'Azur, ou plutôt sur la Riviera, comme on disait alors. Grand émoi chez les clients de l'établissement : la femme d'un des pensionnaires, Mme Henriette, est partie avec un jeune homme qui pourtant n'avait séjourné là qu'une journée.

Seul le narrateur prend la défense de cette créature sans moralité. Et il ne trouvera comme alliée qu'une vieille dame anglaise, sèche et distinguée. C'est elle qui, au cours d'une longue conversation, lui expliquera quels feux mal éteints cette aventure a ranimés chez elle.

 

STEFAN ZWEIG est né à Vienne (Autriche) en 1881. Il s'est essayé dans les genres littéraires les plus divers : poésie, théâtre, traductions, biographies romancées et critiques littéraires. Mais ce sont ses nouvelles brèves qui l'ont rendu célèbre dans le monde entier. Citons La Confusion des sentiments, Amok, Le Joueur d'échecs. Profondément marqué par la montée et les victoires du nazisme, Stefan Sweig a émigré au Brésil. Il s'est suicidé en même temps que sa seconde femme à Prétropolis le 22 février 1942.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Stefan_Zweig

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vendredi, 17 août 2018

LE PASSE RESSUSCITE de Franz Werfel (Extrait)

Franz Werfel est né à Prague en 1890. Poète lyrique, dramaturge, romancier, ses oeuvres les plus célèbres sont Les quarante jours de Musa Dagh, Saint Paul parmi les Juifs, Ce n'est pas l'assassin mais la victime qui est coupable. Avec sa femme, Alma Mahler, il réussit en 1940 à fuir via la France, avant de se réfugier aux Etats Unis. Il est mort en Californie en 1945.

"Lorsque Sebastian entra dans la salle réservée du restaurant Adria, la plupart des invités au jubilé étaient déjà réunis. De mains en mains circulait la photographie d'un groupe de jeunes gens massés en pyramide tronquée ; une inscription signalait que ces jeunes gens accroupis, assis, ou debout sur trois rangs, étaient des bacheliers de l'année 1902, du lycée impérial et royal de Saint Nicolas".

RESUME : tous bacheliers de l'année 1902, quinze anciens élèves du lycée Saint Nicolas se sont réunis pour une soirée d'anniversaire. Dans leur petite ville de province autrichienne, ils sont médecins, professeurs, fonctionnaires... installés dans une existence plutôt morne et sans surprise. Que sont-ils devenus, les adolescents de jadis qui écrivaient des vers, montaient des pièces de théâtre, découvraient l'amour ? Le plus brillant d'entre eux était Franz Adler, sans conteste un des meilleurs élèves de la classe, original, étrange, celui qui dérangeait. Pourquoi ? Pourquoi devenait-il à tout propos le souffre-douleur de ses condisciples ? Et pourquoi tant d'années après, sont-ils unanimement prêts à le reconnaître sous les traits d'un assassin présumé ? Est-ce parce qu'il est juif qu'ils n'ont jamais pu supporter sa supériorité - comme en une seule phrase douloureuse, le laisse sous-entendre Franz Werfel ? Sur fond d'un monde en turbulence qu'allait bientôt submerger la tragédie que l'on sait, Le Passé Ressuscité est un superbe roman de l'inquiète adolescence. On retrouve, chez Franz Werfel, un des chefs de file du mouvement expressionniste autrichien, à la fois le tragique de Kafka, l'harmonie de Hofmannsthal, la cruauté de Schnitzler, au milieu d'un jeu de couleurs variées et de musiques voluptueuses.

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jeudi, 09 août 2018

LE SAGOUIN (François Mauriac - extrait)

Elle ne luttait plus contre ce dégoût. Etait-ce sa faute si elle n'obtenait rien de ce pauvre être ? Que faire d'un enfant borné, sournois, qui se sent soutenu par sa grand-mère et par sa vieille Fräulien ? Mais la baronne elle-même commençait à entendre raison : elle avait consenti à tenter une démarche auprès de l'instituteur. Oui, de l'instituteur laïque ! on n'avait pas le choix : le curé desservant trois paroisses logeait d'ailleurs à plus d'une lieue du château. Deux fois en 1917 et en 1918 après l'armistice, on avait essayé de mettre Guillaume pensionnaire, d'abord à Sarlat, chez les jésuites, puis dans un petit séminaire des Basses Pyrénées. Il avait été renvoyé au bout d'un trimestre : ce petit sagouin salissait ses draps...

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jeudi, 05 juillet 2018

LES RACINES DU CIEL (Romain Gary - extrait)

Ce fut donc la voix d'Orsini qui s'éleva dans la pénombre - on retardait toujours le plus possible le moment d'allumer les lampes, avec leurs tourmentes d'insectes - pour faire entendre un cri presque lyrique à force d'ironie cinglante et de railleuse indignation - un cri qui paraissait doter les ténèbres africaines d'un nouveau genre d'oiseau nocturne - lorsque le commissaire eut qualifié d'"inoffensif" ce Morel qui était venu les voir tour à tour avec un regard sévère pour leur demander de signer sa pétition. Instinctivement, tout le monde se tourna vers ce coin de la nuit d'où s'était élevée sa voix : il avait vraiment le don de ces exclamations fulgurantes, de ces interpellations éraillées qui étaient comme des plaies soudain ouvertes dans les flancs du silence. On attendit. Du fond de l'obscurité monta alors une voix frémissante, un chant, presque, dont l'indignation était l'accent naturel, une indignation sans limite, qui allait toujours bien au-delà de son objet immédiat et où il y avait toujours de la place, où les hommes, les planètes et chaque grain de poussière, chaque atome de vie pris séparément pouvaient toujours être reçus avec tous les égards qui leur étaient dus. 

RESUME :

Un Français, Morel, entreprend en Afrique une campagne pour la défense des éléphants menacés de tous les côtés tant par les chasseurs que par les lois dites "inexorables" du progrès. Lorsque la Conférence pour la Protection de la Faune (Congo, Bukavu, 1953) constate elle-même qu'"il serait vain de vouloir imposer au public le respect de la nature uniquement par les méthodes légales", Morel ne craint pas de recourir aux armes. Aidé par quelques compagnons convaincus comme lui que le respect de la nature n'est pas incompatible avec les exigences du progrès, il prend le maquis contre la barbarie et la cruauté sous toutes ses formes, cependant que de tous les côtés des conspirateurs habiles essayent d'utiliser sa magnifique obsession et son apparente naïveté à leurs propres fins.

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jeudi, 28 juin 2018

PELAGIE LA CHARRETTE (Antonine MAILLET)

Pélagie se pressa les tempes de ses deux mains. Et elle ? Vous pensez qu'elle l'avait oublié, ce paradis perdu enfoui au fond de ses entrailles et de ses reins durant la moitié de sa vie ? Vers quoi avait-elle largué sa charrette et ses boeufs, sinon vers son Acadie du Nord ? Une Acadie où elle avait laissé plus que tous ces geignards réunis ; détrompez-vous, bande de bavasseux et de brailloux ; mais justement, elle voulait la retrouver comme jadis, son Acadie, avec du grain au grenier, du cidre à la cave, des bêtes à l'étable, un feu dans la maçoune, et un amour au ventre. Ses enfants allaient grandir... voyez cette Madeleine, là-bas, née dans le Dérangement, qui se laisse déjà approcher par le fils du beau jars de Charles-Auguste... ses enfants s'établiraient et rebâtiraient le pays tout autour d'elle, mais elle, Pélagie, dont les veines n'étaient pas taries, qui avait encore de la moelle aux os et du jus dans la voix, que ferait-elle de cette Acadie qui l'aurait détournée du bonheur ?

- Dis ! qu'elle hucha aux boeufs. J'irons au nord, mais point avant d'avoir pris des nouvelles des nôtres à Baltimore.

Et avant que les Allain, les Landry, les Giroué, les Cormier, et même les Bourgeois n'aient eu le temps de regimber, ils avaient fait demi-tour et pris la route du sud derrière la charrette de Pélagie.

 

RESUME :

Un triste jour de 1775, les troupes du roi George s'en vinrent déloger de chez eux les Acadiens de la baie Française, abandonnés par "ceux du Vieux Pays". Ce fut le "Grand Dérangement". Parmi ces exilés, il y avait une certaine Pélagie Bourg dite Le Blanc, qui n'avait pas oublié sa Grand'Prée, là-haut sur la baie. Alors, après des années de misère, la voilà qui s'achète une charrette et une paire de boeufs pour y entasser les siens, Charlécco les bessons, Madeleine sa fille, Célina la boiteuse, Catoune la sauvageonne, et le vieux Bétonie, le centenaire, mémoire de la tribu. De Charleston à Baltimore, de Philadelphie aux marais de Salem, malgré la guerre d'Indépendance et les Indiens, c'est la croisade des pauvres gens, avec ses dangers, ses bouffonneries, ses amours, ses surprises, tandis que, de loin en loin, le beau capitaine Broussard, dit Beau Beausoleil, dit Robin des Mers, suit l'exode par la côte sur son quatre-mâts la Grand'Goule, lointaine providence des voyageurs qu'il tire à point nommé des mauvais pas jusqu'au bon port.

https://fr.wikipedia.org/wiki/P%C3%A9lagie-la-Charrette

 

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lundi, 11 juin 2018

LE MAITRE DES ABEILLES de Henri Vincenot (1985)

Résumé : Louis Chagniot, Bourguignon de Paris, assiste dans un rêve à l'écroulement de la vieille demeure familiale. Il y voit un signe et décide de faire le voyage de Montfranc-le-Haut, en compagnie de son fils François dit Loulou, étudiant à la dérive et toxicomane. Au village, il retrouve la force et la simplicité d'une vie qu'il a oubliée. Il retrouve surtout Balthazar dit le Mage, le maître des abeilles. Celui-ci va tirer d'affaire ce Loulou qui découvrira l'amour en la personne de Catherine.

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Cet ultime ouvrage d'Henri Vincenot devait être le 1er volume d'une fresque dont il avait entrepris la composition quelques mois avant de disparaître.

http://dijoon.free.fr/vincenot.htm

 

EXTRAIT :

Comme chaque fois qu'il parlait de ses abeilles, Julien Bichot, le Mage Balthazar, n'avait plus même regard ni même voix. On aurait dit qu'il parlait de la Sainte Vierge aux Anges et ses mots n'étaient plus les mêmes. Très curieusement, Loulou Chagniot s'était mis à regarder intensément l'abeille et posait des questions. Elle prit son vol depuis son perchoir inattendu et, alourdie de son pollen, eut l'air de tomber mais au prix d'un incroyable effort, elle arriva à s'élever jusqu'à deux mètres du sol et partit droit devant, non vers le village mais vers l'est. "C'en est une d'un autre rucher que j'ai caché dans les murées qui regardent le levant !" dit Balthazar. Il eut un air de malice : "je les cache dans mon grenier et au plus profond des ronciers parce que, figurez-vous, l'Etat (saluez !) s'est mis dans la tête de nous obliger à les lui déclarer. Oui, l'Etat veut savoir tout ça pour des raisons d'hygiène, qu'il dit, en réalité, pour nous taxer, camarade".

mercredi, 23 mai 2018

EXTRAIT et AVIS sur mon dernier livre paru au mois d'octobre.

Un petit extrait de mon livre QUELQUE PART UN HERITAGE, paru au mois d'octobre, et qui m'a demandé 4 années de travail (recherches historiques et généalogiques, recherches longues et de précision).

"Un matin de novembre 1794, alors qu’il fait nuit noire, Nicolas réveille son fils qui dort encore profondément. Auguste s’étire longuement et frotte ses yeux plusieurs fois. Puis il se lève d’un bond. Il se souvient de ce que son père lui a dit hier soir. C’est un grand jour pour lui. Il va à la petite école pour la première fois. Il jette sa couverture sur le sol et sort de sa chambre en courant. Il descend doucement l’échelle en écoutant Pélagie qui fait quelques recommandations à Nicolas. Près de la cheminée, il se réchauffe un peu puis s’habille tout seul. Il déjeune en regardant sa mère donner la tétée à Amélie. Il voudrait rester là, bien au chaud. Mais il veut partir à l’école, on lui en a dit tant de bien.

Après avoir mangé, il se lève et glisse les pieds dans ses petits sabots. Il enfile son sac au-dessus de son manteau. Le bonnet sur les oreilles, il embrasse sa mère et sa petite sœur avant de fermer la porte pour rejoindre son père qui l’attend dans la cour, une bûche sous le bras. En descendant la rue, Auguste tient fermement la main de son père. Les arbres semblent menaçants dans le noir avec leurs branches dénudées. Auguste frissonne en passant près de leur gros tronc. Il imagine leurs branches devenues des bras, s’élançant vers lui et l’agrippant par le manteau ou les cheveux. Alors, pour se rassurer, il serre plus fort la main de son père et regarde devant lui en pensant à sa première journée à l’école. Plus loin, ils entendent les coqs chanter dans les cours des fermes. A l’horizon ils distinguent le village voisin et son clocher qui commence à se détacher dans le jour qui se lève.

Arrivé à l’école, Auguste dit au revoir à son père qui dépose la bûche qu’il avait apportée dans un coin de la classe. La maison où se tient l’école est mal adaptée aux besoins. Aussi la fréquentation des enfants du village est irrégulière. Malgré les problèmes, l’instituteur enseigne avec l’espoir de voir les enfants se comporter de bonne manière envers Dieu et le prochain.

Auguste retrouve ses camarades qui se réchauffent devant la cheminée. Un enfant termine de balayer la classe pendant que les autres prennent place sur les petits bancs alignés devant le tableau noir et le crucifix. L’année commence bien. Chacun prend ses habitudes et apprend la discipline."

Avis de G. L C. sur mon livre qu'il a lu au mois d'avril :

"Intéressé jusqu'au bout par l'histoire d'une famille modeste où l'amour, la bienveillance, l'entraide fleurent à chaque page. Le tout écrit en un présent de narration qui lui confère une réelle authenticité. Merci pour les bons moments que j'ai passés en chaleureuses compagnies."

Si vous désirez le commander, c'est ici :

https://www.thebookedition.com/fr/quelque-part-un-heritag...

Mes autres ouvrages :

https://www.thebookedition.com/fr/134_elisabeth-leroy

 

vendredi, 23 février 2018

PARTIR (Roland Dorgelès de l'Académie Goncourt)

Depuis un instant, les machines se sont mises à ronfler et le paquebot tremble de toute sa carcasse. Prévenus par la cloche, visiteurs et parents viennent de quitter le bord, et le pont soudain paraît vide, tous les passagers penchés à la rambarde. Sur le quai, qu'on domine ainsi que d'un cinquième étage, la foule s'épaissit. Des inconnus, la tête renversée, échangent les suprêmes paroles avec ceux de là-haut, pauvres mots inutiles où l'on met tout son coeur. Des Italiens, deux mandolines et un violon, installés là comme au coin d'une rue, jouent de leurs airs napolitains, et tout cela rend le départ plus déchirant encore.

Enfin la cloche retentit une dernière fois, de l'avant à l'arrière. Des chaînes grincent. La sirène pousse un cri... Cette fois, c'est fini : nous levons l'ancre.

On ne sent rien, pas une oscillation, pas une secousse, et c'est seulement à la clameur jaillie de la jetée que j'ai compris que nous étions partis. Aussitôt debout, le coeur battant, j'ai couru à tribord.Tout le navire s'écrasait contre le bastingage, passagers et gens d'équipage. On joue du coude, on tend le cou...

Le paquebot aussi hésite à s'en aller. Il glisse lentement le long du quai, comme à regret. La foule d'en bas et celle d'en haut s'écartent peu à peu, avec effort, ainsi qu'une étoffe qu'on déchire ; bientôt il n'y a plus que les cris qui retiennent les deux morceaux. Des têtes à tous les sabords, des mouchoirs à tous les hublots....

https://www.franceculture.fr/personne-roland-dorgeles

 

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